Démocratisation de l’économie : l’enjeu de la « biodiversité » entrepreneuriale

Texte de Felice Scal­vivi et Louis Favreau – Tiré du Car­net de Louis Favreau Chair de recherche en développe­ment des col­lec­tiv­ités.

Felice ScalviniLe mou­ve­ment coopératif a ouvert un débat en 2010 sur son pro­jet de société (ses enjeux, défis et alter­na­tives) en ten­ant une con­férence inter­na­tionale où près de 600 per­son­nes étaient présentes en prove­nance de tout le Québec et du monde entier (Europe, Amérique latine, Afrique de l’Ouest). Com­ment réin­ven­ter l’économie et l’orienter vers un type de société qui entend respecter les équili­bres écologiques et en même temps être por­teuse de jus­tice économique et sociale ? Telle était la ques­tion cen­trale de cette con­férence [1]. La com­mu­ni­ca­tion de Felice Scalvi­ni à l’ouverture de cette con­férence avait don­né du tonus à l’idée d’une économie au ser­vice de la société en sug­gérant un axe cen­tral pour y arriv­er : miser sur la diver­sité entre­pre­neuri­ale laque­lle offre une meilleure capac­ité de sor­tir des crises récur­rentes du cap­i­tal­isme tout en favorisant une cer­taine démoc­ra­ti­sa­tion de l’économie par la con­sol­i­da­tion d’un plus large secteur non-cap­i­tal­iste, à pro­priété col­lec­tive et/ou sous con­trôle démoc­ra­tique. Le texte de son exposé que voici est d’autant plus intéres­sant qu’il provient d’une fig­ure de proue du mou­ve­ment coopératif ital­ien devenu récem­ment vice-prési­dent de l’Alliance coopéra­tive internationale.

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La crise est glob­ale et inter­na­tionale. Com­ment sor­tir de cette crise et de la mon­di­al­i­sa­tion néolibérale qui l’accompagne ? Quelles sont les alter­na­tives à priv­ilégi­er ? Le monde entier a célébré en 2010 l’année de la bio­di­ver­sité et s’est attaché à sa défense et à sa pro­mo­tion. Bien enten­du, pour la majorité des gens, celle-ci fait référence à l’environnement naturel. Je pense qu’il serait bon d’aller plus loin et d’ouvrir égale­ment la réflex­ion, les idées et les ini­tia­tives à la bio­di­ver­sité de l’économie. Car l’environnement économique aus­si a subi, au cours des dernières décen­nies, un phénomène dra­ma­tique et inquié­tant de réduc­tion de la bio­di­ver­sité de ses acteurs les plus impor­tants : les entre­pris­es qui, à l’instar de ce qui se passe dans le monde naturel, sont présentes dans l’univers des activ­ités économiques avec dif­férentes pop­u­la­tions, très dis­tinctes les unes des autres.

La monoculture capitaliste

Tout au long de l’histoire, toutes sortes d’entreprises se sont dévelop­pées et propagées, cha­cune trou­vant des ter­rains et un envi­ron­nement de prédilec­tion, des cli­mats favor­ables, des cul­ti­va­teurs spé­cial­isés. La sit­u­a­tion a changé au cours des dernières décen­nies. Après la Deux­ième Guerre Mon­di­ale — avec une forte accéléra­tion au tour­nant des années 80 -, une espèce a pris le dessus et a fait l’objet d’une cul­ture inten­sive et exclu­sive. La société cap­i­tal­iste, exploitée en mono­cul­ture, a occupé des espaces de plus en plus grands ten­dant à réduire jusqu’à la qua­si extinc­tion d’autres espèces dans cer­tains domaines. Autrement dit une perte de bio­di­ver­sité entrepreneuriale.

Cela a surtout été fait pour la prop­a­ga­tion et la con­sol­i­da­tion d’un stéréo­type qui a encore aujourd’hui la vie dure : l’entreprise par excel­lence est une entre­prise cap­i­tal­iste. En par­ti­c­uli­er si elle est de grande taille, avec une base impor­tante d’actionnaires et qu’elle est cotée sur les marchés financiers. Selon ce point de vue, elle con­stitue, et elle con­stituera davan­tage, le fac­teur clef du développe­ment, de la pro­gres­sion de la richesse et de la démoc­ra­tie. Les crises comme celle que nous vivons, sont de sim­ples inci­dents de par­cours, des étapes d’adaptation d’une his­toire de développe­ment et de pro­grès, désor­mais mar­quée par la présence inéluctable et qua­si exclu­sive – pré­cisé­ment à cause de la mono­cul­ture – de l’entreprise capitaliste.

En réal­ité, bien que large­ment répan­due, cette con­vic­tion n’est pas fondée et ne résiste pas à un exa­m­en impar­tial des phénomènes qui ont car­ac­térisé le développe­ment économique. En effet, même si on se lim­ite aux XIXe et XXe siè­cles (on pour­rait cepen­dant remon­ter plus loin en relisant par exem­ple les pages de Braudel sur les orig­ines du cap­i­tal­isme), l’histoire économique, si elle n’est pas exam­inée à tra­vers les lunettes de l’idéologie cap­i­tal­iste – parce que c’est bien ce dont il s’agit — mon­tre une indis­cutable et grande bio­di­ver­sité entre­pre­neuri­ale. C’est à celle-ci que revient en grande par­tie le suc­cès du libre marché, de la démoc­ra­tie, de la crois­sance de la richesse générale et de la dif­fu­sion du bien-être.

La biodiversité entrepreneuriale dans l’histoire de nos sociétés

Out­re les sociétés de cap­i­taux, plusieurs formes d’entreprise ont par­ticipé active­ment aux dynamiques économiques dont, entre autres, les entre­pris­es publiques, les entre­pris­es munic­i­pales, les coopéra­tives, les mutuelles, les ban­ques pop­u­laires, les caiss­es rurales, les caiss­es d’épargne, les petites entre­pris­es arti­sanales et com­mer­ciales (car­ac­térisées par le tra­vail du pro­prié­taire et non par son cap­i­tal). Plusieurs d’entre elles, ont été — à cer­taines étapes et dans des domaines spé­ci­fiques — cru­ciales pour la survie et le développe­ment du sys­tème. Il suf­fit de penser au rôle récur­rent de l’entreprise publique qui a garan­ti la survie de cer­tains secteurs de pro­duc­tion touchés par des crises de dif­férentes natures ; à celui des caiss­es d’épargne pour la sur­veil­lance et la ges­tion de l’épargne des ménages et de son util­i­sa­tion dans des investisse­ments d’infrastructure à long terme ; à celui des mutuelles pour la dis­tri­b­u­tion équili­brée du risque et de la prévoy­ance sociale ; à celui des ban­ques pop­u­laires et des caiss­es rurales pour l’ouverture des marchés financiers aux pro­duc­teurs et aux familles à l’origine des pre­miers proces­sus d’accumulation et de développe­ment ; à celui des coopéra­tives pour avoir per­mis à des pop­u­la­tions de con­som­ma­teurs, de pro­duc­teurs et de tra­vailleurs d’accéder en tant qu’acteurs aux échanges économiques.

Là où cette bio­di­ver­sité n’a pas été préservée on en est arrivé, avec une ressem­blance sin­gulière mais évi­dente avec les phénomènes naturels, à des crises économiques de taille et à des impacts sys­témiques. Il suf­fit de se rap­pel­er l’effondrement des pays social­istes, une implo­sion due à la non via­bil­ité de la mono­cul­ture de l’entreprise publique, et, plus récem­ment, à celui de l’économie occi­den­tale, lié au sou­tien incon­di­tion­nelle à la mono­cul­ture entre­pre­neuri­ale capitaliste.

Un envi­ron­nement économique « écologique », c’est-à-dire équili­bré et dynamique, capa­ble de pro­duire une richesse crois­sante et d’en faire prof­iter l’ensemble des citoyens, de ren­dre pos­si­ble – pour citer Amartya Sen — une sat­is­fac­tion générale de l’enti­tle­ment & pro­vi­sion — a tou­jours besoin d’un niveau sig­ni­fi­catif de bio­di­ver­sité entre­pre­neuri­ale. Le Québec, avec son his­toire, ses insti­tu­tions économiques et sa capac­ité actuelle de répon­dre à la crise, me sem­ble être un exem­ple très clair et con­va­in­cant de ce que j’ai affir­mé jusqu’ici.

La biodiversité entrepreneuriale : un sujet éludé aujourd’hui

La ques­tion rel­a­tive à la perte de bio­di­ver­sité entre­pre­neuri­ale comme une des caus­es prin­ci­pales de la crise est toute­fois restée dans l’ombre des récentes réflex­ions. Elles ont presque toutes porté exclu­sive­ment sur les thèmes de l’intervention publique et sur l’introduction de règles plus strictes pour l’entreprise (cap­i­tal­iste) engagée dans des activ­ités finan­cières. Trop peu d’attention a été con­sacrée à la ques­tion de savoir com­ment la perte du plu­ral­isme des formes d’entreprise a été l’un des fac­teurs de la crise et com­ment la recon­sti­tu­tion d’une bio­di­ver­sité équili­brée des acteurs entre­pre­neuri­aux peut con­tribuer à sur­mon­ter cette crise. Pour­tant, comme d’aucuns l’ont déjà dit, il est bien évi­dent que le désas­tre est en grande par­tie imputable au fait que des out­ils très per­fec­tion­nés, com­plex­es, puis­sants et obscurs, tout comme les pro­duits dérivés, ont été mis dans les mains de sociétés qui par nature sont avides et qu’elles ont fini par les utilis­er de façon abu­sive et insen­sée. Ce que n’auraient pas fait (et en effet elles ne l’ont pas fait !) d’autres formes d’entreprises, de par leur nature ori­en­tée sur d’autres objec­tifs que la recherche effrénée du prof­it max­i­mum dans les plus brefs délais.

La dif­fi­culté c’est que l’unique remède envis­agé aujourd’hui con­siste à se deman­der com­ment empêch­er les entre­pris­es d’être trop avides (autant se deman­der com­ment ren­dre les tigres un peu plus végé­tariens) et qu’il omet de con­sid­ér­er les résul­tats que l’on pour­rait obtenir en faisant la pro­mo­tion d’un envi­ron­nement dif­férent, grâce au repe­u­ple­ment et au développe­ment de formes d’entreprises ayant un ADN dans lequel les gènes de l’avidité ne sont pas hégé­moniques. Par con­tre, je suis con­va­in­cu que le thème de la bio­di­ver­sité entre­pre­neuri­ale et sa con­tri­bu­tion à la créa­tion d’une économie intrin­sèque­ment « écologique », c’est-à-dire en mesure d’accroître et de répar­tir équitable­ment la richesse et le bien-être, dans un envi­ron­nement de pleine lib­erté poli­tique et sociale, est aujourd’hui inéluctable.

Pour pou­voir intro­duire le thème de la bio­di­ver­sité dans le débat actuel, il est cepen­dant néces­saire de se pos­er cer­taines ques­tions prélim­i­naires et d’y trou­ver des répons­es justes. Com­ment en sommes-nous arrivés à cette sit­u­a­tion ? Com­ment cette sorte de black-out cog­ni­tif (qui n’est pas excep­tion­nel dans l’économie, comme JK Gal­braith l’a rap­pelé à plusieurs repris­es) s’est-il inter­posé ? Pour quelles raisons une lec­ture dif­férente de la réal­ité, et plus par­ti­c­ulière­ment ce point de vue, ne ressor­tent-ils pas ? Pourquoi la ques­tion de la bio­di­ver­sité entre­pre­neuri­ale n’est-elle pas à l’ordre du jour, à l’exception de quelques pris­es de posi­tion de cer­tains écon­o­mistes, comme Joseph Stiglitz, et la recon­nais­sance implicite de celle-ci, mais qui me sem­ble quelque peu oubliée, que l’on peut déduire du prix Nobel décerné à Eli­nor Ostrom ?

Je pense qu’il ya un prob­lème évi­dent : la vision cap­i­tal­iste de l’entreprise a occupé la cul­ture dom­i­nante dans le monde occi­den­tal et même au-delà. Elle a acca­paré les uni­ver­sités où l’on enseigne presque exclu­sive­ment la ges­tion de l’entreprise cap­i­tal­iste et où l’on fait des recherch­es à sens unique sur elle. Les médias trait­ent de la finance spécu­la­tive avec con­stance, avec pas­sion et avec le car­ac­tère invasif des feuil­letons pop­u­laires. La bourse sem­ble être le cen­tre du monde et le rythme (désor­mais silen­cieux sur les écrans) de ses bul­letins sem­ble mar­quer les des­tins de la terre. Les points de vue des gou­verne­ments et des organ­i­sa­tions économiques inter­na­tionales ont ten­dance à con­sid­ér­er l’entreprise cap­i­tal­iste comme le prin­ci­pal moteur à qui con­fi­er le développe­ment économique tan­dis que l’opinion publique sem­ble totale­ment sub­juguée par cette vision.

Le lièvre et la tortue : les coopératives résistent mieux à la crise

Pour­tant il y a un nou­v­el élé­ment, décisif selon moi, qui devrait sus­citer au moins un exa­m­en plus appro­fon­di de la ques­tion de la bio­di­ver­sité entre­pre­neuri­ale. Toutes les formes d’entreprise ne réagis­sent pas de la même manière face à la crise. Il est man­i­feste que les coopéra­tives résis­tent et réagis­sent mieux à la crise. Toutes les infor­ma­tions et don­nées en prove­nance de dif­férents pays nous en dis­ent long sur leur capac­ité de résis­tance mal­gré un envi­ron­nement glob­ale­ment dif­fi­cile. Ceci s’applique à tous les secteurs, mais surtout au secteur financier. La démon­stra­tion de cette sit­u­a­tion se véri­fie deux années après l’éclatement de la crise, et cer­taines ques­tions se posent spon­tané­ment. Qui l’avait prévu ? Quelle est la rai­son de cette diver­sité ? Quelles sont les con­séquences qui peu­vent en être tirées ?

Une anci­enne fable d’Esope, con­nue dans le monde entier, peut nous aider : celle de la course entre le lièvre et la tortue. Le lièvre cap­i­tal­iste est cer­taine­ment plus rapi­de … mais il finit sou­vent par dérailler. Les tortues, c’est-à-dire les ban­ques et autres entre­pris­es coopéra­tives sont, aujourd’hui, à tra­vers le monde, dans une meilleure pos­ture. Et la dif­férence serait encore plus incon­testable si les Etats n’avaient pas remis les lièvres sur les rails, en util­isant dans cette opéra­tion une « taxe de cir­cu­la­tion » que les tortues doivent égale­ment payer.

Et si, en défini­tive, les tortues coopéra­tives étaient des­tinées à arriv­er avant ? Et de toute façon, un monde peu­plé unique­ment de lièvres rapi­des, avec une ten­dance incon­trôlable à s’endormir sur le bord de la route ou à dérap­er après quelques virages, n’est-ce pas inquiétant ?

Au-delà de la crise, les lignes d’action à mettre en place

En plus d’avoir posé un regard sur le passé et le présent, il est néces­saire de se tourn­er vers l’avenir, en tirant – peut-être en risquant – des con­clu­sions à par­tir des con­sid­éra­tions dévelop­pées ici. Dans cette per­spec­tive, un enseigne­ment qui nous vient de l’histoire peut nous aider : les crises ne pro­duisent pas unique­ment des vain­cus. Comme tou­jours, il y aura des acteurs qui sor­tiront vain­queurs de cette crise. Ce seront les entre­pris­es 1) qui auront pu ouvrir, dans une cer­taine mesure, de nou­veaux espaces de marché ; 2) qui auront pu acquérir une répu­ta­tion auprès de l’opinion publique ; 3) qui auront pu con­quérir un con­sen­sus dans le milieu académique et sci­en­tifique ; 4) qui auront pu ori­en­ter des régle­men­ta­tions favor­ables au niveau économique, civ­il et fiscal.

Les coopéra­tives sont-elles équipées et seront-elles en mesure de con­quérir des espaces sur l’un de ces qua­tre domaines ? Per­son­nelle­ment, je suis con­va­in­cu que c’est non seule­ment pos­si­ble, mais prob­a­ble, à con­di­tion qu’elles sachent met­tre en oeu­vre cer­taines lignes d’action à long terme et les dévelop­per, à la manière des tortues, lente­ment, con­stam­ment, inex­orable­ment sans suc­comber à la ten­ta­tion (ou aux sol­lic­i­ta­tions des gourous et con­sul­tants) de se com­porter de façon grotesque comme des lièvres, et, après une courte péri­ode d’exaltation, d’avoir à pay­er les inévita­bles conséquences.

Voyons, très briève­ment, quels sont, à mon avis, les lignes d’action à met­tre en place, sans omet­tre de pré­cis­er qu’il ne s’agit évidem­ment pas d’une recette mir­a­cle mais d’hypothèses de tra­vail aux­quelles je crois et qui se fondent sur des années d’expérience, d’étude et de réflexion.

Promouvoir la biodiversité entrepreneuriale

La pro­mo­tion de la bio­di­ver­sité implique de pren­dre à coeur non pas une mais toutes les formes d’entreprise, y com­pris celles qui sont en train d’émerger. Dès lors, il est néces­saire de faire un virage à 360 degrés, selon une per­spec­tive d’authentique lib­erté économique et pas seule­ment pour s’affirmer soi-même ou sa spé­ci­ficité, vers d’autres expéri­ences et formes d’entreprise.

Pourquoi un tel effort ? Il y a au moins deux raisons pour s’opposer à la mono­cul­ture cap­i­tal­iste au nom d’une économie plurielle. La pre­mière, de principe, est la cohérence avec la vision d’une société véri­ta­ble­ment ouverte, dans laque­lle les dif­férentes formes d’organisation économique, toutes cor­recte­ment pro­mues et pro­tégées, peu­vent assur­er à l’ensemble de la pop­u­la­tion la pos­si­bil­ité d’entreprendre même en fonc­tion d’objectifs dif­férents, selon leurs pro­pres incli­na­tions, besoins et souhaits. La sec­onde rai­son, qui répond égale­ment au besoin de tac­tique poli­tique, nous dit qu’il est aujourd’hui néces­saire de con­solid­er une coali­tion alter­na­tive à la dom­i­na­tion de l’entreprise cap­i­tal­iste, à la fois ample, cohérente et en mesure de rééquili­br­er les choses, y com­pris au niveau de l’influence poli­tique et médi­a­tique,. Et cela sera pos­si­ble si nous « devenons tous les défenseurs des uns et des autres ».

Développer et affiner la « gouvernance » coopérative

Devant un cadre économique et social de plus en plus com­plexe, irréversible­ment mar­qué par l’expansion de l’économie et de sa dimen­sion glob­ale, la démarche méthodologique de l’entreprise coopéra­tive – c’est-à-dire sa manière spé­ci­fique d’organiser sa gou­ver­nance et sa ges­tion entre­pre­neuri­ales — doit être affinée. Les défis liés aux nou­veaux secteurs d’activité, à la coex­is­tence de dif­férentes par­ties prenantes au sein de la coopéra­tive, à la var­iété des tailles (de la micro entre­prise à l’entreprise mon­di­ale), au type d’intégration entre­pre­neuri­ale, etc. doivent être accep­tés. Il faut don­ner à cha­cun de ces défis un cadre mod­erne et évo­lu­tif. Il faut faire un effort énorme d’approfondissement, d’expérimentation, de com­para­i­son, d’évaluation, de véri­fi­ca­tion, de développe­ment d’attitudes, de règle­ments et de lois afin de com­pléter et de met­tre à jour les mécan­ismes de fonc­tion­nement de l’entreprise coopéra­tive. Tout ceci en main­tenant et en ren­forçant les car­ac­téris­tiques coopéra­tives, même quand elles sem­blent en con­tra­dic­tion avec les ten­dances dom­i­nantes dans la com­mu­nauté des affaires. Il faut, je le répète, con­tin­uer, avec un min­i­mum de fierté, à être et à agir comme des tortues, sachant que l’on peut, à son pro­pre rythme, emprunter n’importe quel itinéraire et se don­ner un objec­tif, à con­di­tion de ne pas céder à la ten­ta­tion d’imiter les lièvres que l’on voit passer.

Créer des institutions financières dédiées au développement spécifiques des entreprises coopératives

Dans les coopéra­tives, la struc­ture du cap­i­tal et en par­ti­c­uli­er son proces­sus de for­ma­tion sont uniques, dif­férents des autres entre­pris­es. Le fait que les coopéra­tives ne se fondent jamais sur le principe de pro­priété et sur le cap­i­tal, mais tan­tôt sur le tra­vail, l’octroi de biens et ser­vices ou les clients/usagers – et qui se com­bi­nent par­fois – déter­mine des dynamiques par­ti­c­ulières en ce qui con­cerne l’acquisition de moyens financiers. On pour­rait s’attendre, face à une sit­u­a­tion sim­i­laire, à l’existence de cer­taines insti­tu­tions finan­cières, spé­cial­isées dans les rela­tions avec des entre­pris­es si car­ac­téris­tiques. Ce n’est pas le cas. La coopéra­tion a, au fil de l’histoire, con­stru­it des struc­tures finan­cières impor­tantes et qui se sont large­ment déployées. Comme nous l’avons déjà dit, celles-ci passent plutôt bien au tra­vers des vagues de la crise. Leur car­ac­téris­tique est bien d’être au ser­vice des com­mu­nautés locales et des familles, des insti­tu­tions et des entre­pris­es qui en font par­tie sans se lim­iter exclu­sive­ment aux entre­pris­es coopératives.

Je pense qu’il est temps de s’engager pour combler ce vide. Les entre­pris­es coopéra­tives ont besoin de struc­tures et de pro­duits financiers qui tien­nent compte de leur spé­ci­ficité. Il n’est pas seule­ment ques­tion de les soutenir de manière adéquate dans leurs phas­es de con­sti­tu­tion et de développe­ment, mais il s’agit aus­si et surtout de s’assurer que les instru­ments financiers conçus unique­ment pour d’autres types d’entreprise n’amènent pas les entre­pris­es coopéra­tives – comme cela s’est déjà pro­duit dans de nom­breux cas — à se déna­tur­er pour avoir accès aux marchés des cap­i­taux. Pour l’avenir du mod­èle coopératif, il faut, d’une part, éviter que cela ne se repro­duise et, d’autre part, oeu­vr­er et com­pos­er pour par­venir à créer des réal­ités à la hau­teur des exigences.

Conscientiser davantage le monde extérieur de la spécificité coopérative

Il y a deux domaines qui sem­blent imper­méables à toute prise de con­science con­cer­nant la nature spé­ci­fique et l’importance de la réal­ité entre­pre­neuri­ale coopéra­tive. Je fais référence aux médias, en par­ti­c­uli­er ceux de nature économique, et du monde uni­ver­si­taire, en par­ti­c­uli­er dans le domaine de la recherche et de la for­ma­tion en matière de ges­tion économique. C’est une sit­u­a­tion qu’il faut par­venir à mod­i­fi­er. Sinon le courant dom­i­nant actuel ne pour­ra pas être ramené à sa dimen­sion nor­male ; pas unique­ment pour le bien des coopéra­tives, mais aus­si pour celui de la société et de l’économie dans son ensemble.

Créer des organisations intersectorielles et développer différentes formes d’action politique

L’histoire des organ­i­sa­tions représen­ta­tives et de sou­tien des entre­pris­es coopéra­tives a mon­tré la pré­dom­i­nance des expéri­ences sec­to­rielles. Les coopéra­tives de con­som­ma­teurs, les coopéra­tives agri­coles, les ban­ques coopéra­tives, etc. se sont organ­isées his­torique­ment grâce à l’homogénéité de leurs activ­ités. Le choix est com­préhen­si­ble, mais répond à un sché­ma qui ne suf­fit plus. L’expérience con­solidée, comme celle du Québec ou de l’Italie, et les récentes évo­lu­tions, comme au Roy­aume-Uni ou plus large­ment en Europe ain­si que l’expérience his­torique de l’ACI au niveau mon­di­al, mon­trent qu’il est indis­pens­able d’avoir, à côté des organ­i­sa­tions sec­to­rielles, des organ­i­sa­tions faîtières inter­sec­to­rielles. Elles se con­cen­trent en général sur la défense et la pro­mo­tion de l’expérience coopéra­tive en tant que telle ; ce qui est par­ti­c­ulière­ment néces­saire aujourd’hui vis-à-vis notam­ment des gou­verne­ments et pour l’élaboration de cadres légaux et fis­caux adéquats.

Miser sur l’année internationale des coopératives en 2012 (résolution de l’ONU)

Les ini­tia­tives pro­posées doivent, à mon avis, être pris­es simul­tané­ment et à tous les niveaux ; tant au niveau local, nation­al ou mon­di­al. Je me rends compte que cela ne sera pas facile, mais objec­tive­ment il n’y a pas une hypothèse de tra­vail pri­or­i­taire par rap­port aux autres ; elles sont toutes reliées entre elles, elles se sou­ti­en­nent et se nour­ris­sent mutuelle­ment. Nous devons en appel­er à tous les coopéra­teurs. Pourquoi pas à l’occasion de l’année inter­na­tionale des coopéra­tives de 2012 proclamée par l’ONU ? Il con­vient de ne pas per­dre cette oppor­tu­nité, et c’est à nous tous d’y veiller.

[1] À sur­veiller : un ouvrage sor­ti­ra en sep­tem­bre prochain qui ren­dra compte des réflex­ions issues de cette con­férence autour de six grands chantiers : la démoc­ra­ti­sa­tion de l’économie ; l’urgence écologique ; le renou­velle­ment de l’État social ; agri­cul­tures et ter­ri­toires ; sol­i­dar­ité inter­na­tionale ; les coopéra­tives et l’intervention dans la sphère publique sur des ques­tions de société (autrement dit son action sociopolitique).

 

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